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Marche turque

Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle,
Et ma hache est pendue à l’arçon de ma selle.
 
J’aime le vrai soldat, effroi de Bélial.
Son turban évasé rend son front plus sévère,
Il baise avec respect la barbe de son père,
Il voue à son vieux sabre un amour filial,
Et porte un doliman, percé dans les mêlées
De plus de coups, que n’a de taches étoilées
           La peau du tigre impérial.
 
Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle,
Et ma hache est pendue à l’arçon de ma selle.
 
Un bouclier de cuivre à son bras sonne et luit,
Rouge comme la lune au milieu d’une brume.
Son cheval hennissant mâche un frein blanc d’écume ;
Un long sillon de poudre en sa course le suit.
Quand il passe au galop sur le pavé sonore,
On fait silence, on dit : C’est un cavalier maure !
           Et chacun se retourne au bruit.
 
Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle,
Et ma hache est pendue à l’arçon de ma selle.
 
Quand DIX mille giaours viennent au son du cor,
Il leur répond ; il vole, et d’un souffle farouche
Fait jaillir la terreur du clairon qu’il embouche,
Tue, et parmi les morts sent croître son essor,
Rafraîchit dans leur sang son caftan écarlate,
Et pousse son coursier qui se lasse, et le flatte
           Pour en égorger plus encor !
 
Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle,
Et ma hache est pendue à l’arçon de ma selle.
 
J’aime, s’il est vainqueur, quand s’est tû le tambour,
Qu’il ait sa belle esclave aux paupières arquées,
Et, laissant les imans qui prêchent aux mosquées
Boire du vin la nuit, qu’il en boive au grand jour ;
J’aime, après le combat, que sa voix enjouée
Rie, et des cris de guerre encor tout enrouée,
           Chante les houris et l’amour !
 
Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle,
Et ma hache est pendue à l’arçon de ma selle.
 
Qu’il soit grave, et rapide à venger un affront ;
Qu’il aime mieux savoir le jeu du cimeterre
Que tout ce qu’à vieillir on apprend sur la terre ;
Qu’il ignore quel jour les soleils s’éteindront ;
Quand rouleront les mers sur les sables arides ;
Mais qu’il soit brave et jeune, et préfère à des rides
           Des cicatrices sur son front.
 
Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle,
Et ma hache est pendue à l’arçon de ma selle.
 
Tel est, coparadgis, spahis, timariots,
Le vrai guerrier croyant ! Mais celui qui se vante,
Et qui tremble au moment de semer l’épouvante,
Qui le dernier arrive aux camps impériaux,
Qui, lorsque d’une ville on a forcé la porte,
Ne fait pas, sous le poids du butin qu’il rapporte,
           Plier l’essieu des chariots ;
 
Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle,
Et ma hache est pendue à l’arçon de ma selle.
 
Celui qui d’une femme aime les entretiens ;
Celui qui ne sait pas dire dans une orgie
Quelle est d’un beau cheval la généalogie ;
Qui cherche ailleurs qu’en soi force, amis et soutiens,
Sur de soyeux divans se couche avec mollesse,
Craint le soleil, sait lire, et par scrupule laisse
           Tout le vin de Chypre aux chrétiens ;
 
Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle,
Et ma hache est pendue à l’arçon de ma selle.
 
Celui-là, c’est un lâche, et non pas un guerrier.
Ce n’est pas lui qu’on voit dans la bataille ardente
Pousser un fier cheval à la housse pendante,
Le sabre en main, debout sur le large étrier ;
Il n’est bon qu’à presser des talons une mule,
En murmurant tout bas quelque vaine formule,
           Comme un prêtre qui va prier !
 
Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle,
Et ma hache est pendue à l’arçon de ma selle.
 
Du 1 au 2 mai 1828.

Les orientales (1829)

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