Caricamento in corso...

La nuit d’été

I
 
Tu as été sculptée à une proue,
Le temps t’a corrodée comme eût fait l’écume,
Il a fermé tes yeux une nuit d’orage,
Il a taché de sel ton sein presque nu.
 
O sainte aux mains brûlées que recolore
L’adoration d’encore quelques fleurs,
Sanctuaire de l’épars et du fugitif
Au bout des champs ensemencés de rouille,
 
Que de sommeil dans ta nuque penchée,
Que d’ombre, dans les feuilles sèches sur les dalles !
On dirait notre chambre d’une autre année,
Le même lit mais les persiennes closes.
 
II
 
Et là, parmi les fleurs des champs, celles de cire
Ne sont pas les moins émouvantes, peintes clair
Comme le veut l’espérance qui rêve
Même où s’est effacé le souvenir.
 
Et l’incroyant, qui s’attarde auprès d’elles,
Prend lui aussi la coupelle de verre,
L’élève, irrépressiblement, devant l’image,
Y reproduit le miracle du feu,
 
Puis la pose, infinie, et reprend sa route,
Ayant aimé le signe, faute du sens.
Qu’est-ce dans cette flamme qui va noircir,
Se dit-il, quel est dans ma voix le mot qui manque ?
 
Tout est si lumineux pourtant, quand la nuit tombe,
Pourquoi dans toute vie une arche est-elle
Plus basse, et l’eau qu’elle fascine plus violente
A se jeter sous la voûte sonore ?
 
III
 
Et quelle énigme un lieu, quand ainsi les choses
Sont presque l’évidence bien que la mort !
On croirait qu’il y a de l’être, tant la lumière
Peut diminuer sans cesser d’être vive.
 
Et c’est aussi comme ces bruits de voix
Que l’on entend le soir sur l’eau tranquille.
Ils vont plus vite que l’onde que fait la pierre,
On ne distingue plus le lointain du proche.
 
Qui parle là, si près de nous bien qu’invisible ?
Qui marche là, dans l’éblouissement mais sans visage ?
Ainsi venaient les dieux, jadis, à des enfants
Qui jettent des cailloux sur l’eau, quand la nuit tombe.
 
IV
 
Tu vas, ta main contre la barque touche l’eau.
Les rameurs n’ont plus de visage.
Au ciel, l’Ourse est passée dans des branches claires,
La robe de la
Vierge s’est déchirée.
 
Ne sommes-nous qu’un arbre qui a pris feu
Dans la durée sans conscience de soi ?
Frappe parfois la foudre contre des feuilles
Et la parole est braise, qui végète
 
Au coude de deux branches.
Puis brûle l’arbre
Et un second peut-être.
Mais le ciel
A son autre lumière.
Et n’a pas cessé
Le cycle de l’indifférence de l’étoile.
 
V
 
Tu vas, et il te semble encore que s’élargit
Le fleuve de la lune sur les arbres.
Peut-être qu’une vie tressaille, dans le miroir
De la forêt qui reflète les mondes ?
 
Mais non, astres et branches se confondent,
Et rêves et chemins.
La nuit est une pierre
Qui barre étincelante le cours du fleuve. À quatre heures déjà le jour se lève.
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